Library

2010
105 x 120 cm
Photographie contrecollée sur Dibond
Lambda-print mounted on Dibond back

Vue de l'exposition,
HIC / L'exposition de LA FORME DES IDEES, Villa Arson, Centre national d’art contemporain, Nice, octobre 2010
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Monde en morceaux, espaces fictifs
A propos de trois photographies de Pascal Poulain

« La poussière réfute le néant. Elle est là, tenace et aérienne, impossible à supprimer complètement, envahissante jusqu’à l’angoisse, jusqu’à l’étouffement. Elle forme l’écume indestructible de la destruction. Comme si le temps, en pulvérisant (en décomposant) toute chose per via di levare, pulvérisait (disposait en soufflant) sur toute chose, per via di porre, son pigment favori. »
G. Didi-Huberman, Génie du Non-Lieu

Morceaux, fictions, espaces. Trois traits ou plus exactement trois topoï de notre modernité. Plus le monde se mondialise, plus il se morcèle, part en fragments dont il est de plus en plus difficile de trouver aussi bien l’unité que le sens. Fragmentation des images, fragmentation des idées, fragmentation des objets, fragmentation du travail, fragmentation des sociétés. Comme si l’explosion des circulations et des échanges mondiaux se payait au prix de la désunion radicale du monde. Même s’il est spontanément difficile de s’en réjouir, il n’est pas non plus obligatoire de le déplorer. Un monde morcelé n’est pas nécessairement un monde brisé, défait ; ce n’est pas non plus le signe d’une ère du vide, tant ces morceaux s’ajointent mal et laissent parfois passer entre eux trouées et souffle du dehors, ce qui donne de l’air à défaut de sens. Mais il est au moins nécessaire de le constater.
Second constat : ce monde moderne morcelé est un monde de la démultiplication sans pareille de fictions, au sens d’histoires ou d’images fabriquées et renvoyant à d’autres mondes possibles ou impossibles. Il y a toujours eu des fictions, mais elles furent longtemps circonscrites. Un lieu et un temps pour fictionner, un lieu et un temps pour s’atteler au réel commun. Mais aujourd’hui il y a des fictions de tout : des fictions de l’ailleurs, d’autres cieux, d’autres mondes lointains, et aussi bien des fictions des assises traditionnelles du monde, des fictions chtoniennes et architecturales — « inquiétude des sols » disait Foucault. Ce qui ne signifie pas que tout soit devenu fictions ou simulacres. Si l’on définit le réel comme à la fois ce qui résiste aux variations imaginaires, ce qui est capable de nous surprendre et ce qui mobilise notre corps, il y a bien encore une frontière nette entre réalité et fiction, entre ce que l’on voit et entend en ouvrant les yeux et les oreilles et ce que l’on voit et entend en les fermant ; comme entre ce qui touche les corps et ce qui ne touche qu’à leur représentation psychique. En revanche, ce qui a changé c’est l’augmentation considérable des passages entre réalité et fiction. En rhétorique, on appelle de tels passages des métalepses. Notre époque vit sous le signe de la métalepse, bien davantage que d’on ne sait quel pan-fictionnalisme ou simulacre essentialisé. Il y a tant de fictions aujourd’hui qui cherchent non seulement à nous surprendre mais à résister à l’épreuve de réalité que l’on aimerait leur faire subir et à mobiliser les fonctions kinesthésiques de notre corps propre. C’est presque tout le sens des installations de l’art contemporain. Mais parce que c’est déjà le sens de la plupart des fictions produites par le capitalisme mondialisé : non plus satisfaire des besoins naturels, s’il en a jamais existé, mais incarner des fantasmes, donner corps à des idées, résister autant que possible au détournement du regard. La peinture ancienne se contentait d’épater des pigeons ou des rivaux inattentifs (la belle affaire disait Hegel !). La technique et l’art contemporains y parviennent avec les hommes, sinon toujours, sinon longtemps, au moins sans cesse. Et là encore, rien à craindre ni à espérer. Car par contrecoup c’est souvent la nature et la réalité sociale les plus nues qui nous donnent aujourd’hui le plus à rêver et à penser — ce qui n’est pas mal non plus. La métalepse n’abolit pas les frontières entre réalité et fiction, mais fonctionne toujours dans les deux sens.
Troisième constat : un monde qui part en morceaux et dans lequel la fiction passe son temps à prendre la place de la réalité et inversement, n’est plus vraiment un monde mais un espace, et même une multiplicité d’espaces disjoints. Le propre d’un monde tient en effet à la consistance de sa clôture, de son ordre (ou de sa légalité) et de ses régions (ou de son système de localisation). Au contraire un espace n’a pas de clôture propre, il est par définition illimité. Il n’a pas non plus d’ordre propre, c’est-à-dire de forme et de contenu déterminés : on peut le tordre, le courber, l’étendre, le contracter, lui ajouter autant de dimensions qu’on voudra. Et il n’a pas davantage de régions ou de localités précises : on peut en changer la métrique, voire le penser sans métrique, et ainsi rendre tout lieu indiscernable d’un autre, donc illocalisable — l’espace nu n’a pas le sens du lieu et des régionalismes. D’où son affinité particulière à la fois avec le fragment séparé de toute idée de totalité et la multiplicité des fictions. Pour penser un monde morcelé, il faut encore un nombre limité de morceaux ; pour penser la fiction comme autre monde possible il faut peu de fictions. Mais quand morceaux et fictions se démultiplient anarchiquement, il n’y a plus de monde, seulement des espaces fragmentés et fictifs. Nous vivons dans un tel triomphe de la spatialité sur les ruines de tous les mondes anciens. Et là encore l’expérience est plus qu’ambiguë : l’espace libère autant qu’il angoisse, tout comme le monde étouffe autant qu’il rassure.

La force et l’énigme profondes de ces trois photographies de Pascal Poulain viennent sans doute de leur capacité à nous plonger d’emblée au cœur de ce triple constat et du problème qu’il constitue. On pense en effet d’abord aux photographies crépusculaires de Cincinatti par Lee Friedlander : un « excess of Fact » comme disait le photographe américain, saturé de signes sans hiérarchie et sans unité apparente. Ou l’on pense encore, plus récemment, aux magnifiques « Détails du monde » de Sophie Ristelhueber : traces infimes ou massives des cicatrices d’un monde en fragments et sans continuité. Mais à chaque fois, cela ne colle pas. Friedlander et Ristelhueber sont encore des artistes du monde. Un monde délavé, déchiré, fêlé, peut-être perdu, mais un monde commun, en train de passer ou à venir.

En revanche, les photographies de Pascal Poulain, prises lors de l’Exposition universelle de Shanghai en 2010, c’est-à-dire en cette vitrine ou en ce cœur sans cœur du capitalisme mondialisé, nous semblent avoir pris bien plus clairement acte de ce basculement moderne des structures du monde vers celles de l’espace. Sans nostalgie et sans utopie. On pourrait parler alors de post-modernité ou d’hyper-modernité. Mais ce serait sans doute tomber dans une illusion historique. Si cette spatialisation est initiée par une mondialisation qui fragmente et fictionne le monde bien davantage qu’elle ne l’unifie, force est en effet de constater que celle-ci n’est à maints égards que la reprise de la première mondialisation de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, seulement stoppée par les deux guerres mondiales et la crise des années 1930, c’est-à-dire celle qui justement se donne à voir dans les grandes Expositions universelles. Notre modernité est autant celle du XIXème que celle du XXIème siècle. « Peinture bigarrée de tout ce qui a jamais été cru », disait déjà Nietzsche. Or, c’est exactement le sentiment qui émane de cet accrochage singulier de trois photographies : un plus léger que l’air perdu dans un ciel pollué, c’est-à-dire l’un de ces aéronefs triomphant avant 1914 ; une enseigne aux néons éteinte, prise de dos, écrivant un « happy street » morose et se lisant à l’envers — étrange nostalgie des fêtes foraines des années 1950 ; et l’arrière d’un très étrange édifice, sorte de maquette de bibliothèque à l’échelle 1 mais où les livres ne sont plus que des symboles nus et sans contenu, encastrés dans les murs mêmes du bâtiment — nouveau siècle du livre numérique, bibliothèque de Babel renversée qui ne contient plus tous les livres du monde, mais fait signe vers eux de l’extérieur, non plus monde clos du savoir, mais espace ouvert des signes. Et entre ces trois photographies qui se juxtaposent sans se connecter, aucun renvoi et aucune redondance, qui permettraient au moins de partir en quête d’un sens et d’une totalité : pur espace fragmenté où le réel passe dans la fiction et la fiction dans le réel.

Nul besoin donc de contextualiser davantage, de dire le ciel de Shanghai, le pavillon néerlandais, le pavillon slovène. La force de ces photographies tient justement à la fois à leur anonymat et à leur non-lieu : fragments de choses hors sol et hors ordre symbolique, vus de loin ou de dos, ne renvoyant à rien d’autre qu’eux-mêmes, donc pures présences réelles, et pourtant ne se présentant que sous la modalité de rêves surannés ou à venir, donc tout autant pures fictions, pures simulacres de réalité. Pascal Poulain est photographe de l’espace et de la métalepse, bien davantage que des choses ou des lieux.

Si toutefois ces trois photographies apparaissent sans rapport (ni de contiguïté, ni de causalité, ni de ressemblance) sinon forcé, c’est ce « sans rapport » même, cet espace discontinu de l’accrochage les rassemblant malgré tout en une même cimaise, qui constitue leur problème commun. Car l’humanité n’a cessé jusqu’à nous de penser de manière séparée les problèmes de la fiction, du fragment et de la continuité spatiale. Le problème de la fiction ou du simulacre (surtout chez Platon), c’était celui de la disjonction inquiétante entre réalité et vérité : quel peut être exactement le statut d’un être qui est réel (on le voit, il a des effets) sans être vrai ? Le problème du fragment (surtout dans le romantisme allemand) c’était celui de son rapport nostalgique à la totalité : comment en un seul fragment singulier retrouver le sens universel d’un monde perdu ou à venir ? Et le problème de la contiguïté (surtout dans les théories mathématiques de la fin du XIXème siècle), c’était celui du rapport du discret et du continu : comment sous un espace discret retrouver une continuité plus profonde ? Or, ces trois photographies muettes, si énigmatiques, nous invitent peut-être à nous interroger sur l’unité de ces trois problèmes, à savoir le problème de l’unité de notre modernité. Problème qui pourrait nous amener loin dans la spéculation philosophique. Mais qui déjà peut se formuler très simplement pour les simples spectateurs de spectateurs que nous sommes tous devenus : comment vivre encore ensemble dans un tel espace fictif et fragmenté, c’est-à-dire quand nul ne sait plus où il habite ni même quel peut encore être exactement le sens d’habiter ?

Evidemment, Pascal Poulain n’apporte aucune réponse et nous n’en avons pas davantage. Mais nous avons peut-être au moins là un problème commun. Et quand on n’a plus de monde commun, force est de reconnaître que c’est déjà ça.

Pierre Zaoui, le 12. 11. 2010

Library

2010
105 x 120 cm
Photographie contrecollée sur Dibond
Lambda-print mounted on Dibond back

Vue de l'exposition,
HIC / L'exposition de LA FORME DES IDEES, Villa Arson, Centre national d’art contemporain, Nice, octobre 2010
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Monde en morceaux, espaces fictifs
A propos de trois photographies de Pascal Poulain

« La poussière réfute le néant. Elle est là, tenace et aérienne, impossible à supprimer complètement, envahissante jusqu’à l’angoisse, jusqu’à l’étouffement. Elle forme l’écume indestructible de la destruction. Comme si le temps, en pulvérisant (en décomposant) toute chose per via di levare, pulvérisait (disposait en soufflant) sur toute chose, per via di porre, son pigment favori. »
G. Didi-Huberman, Génie du Non-Lieu

Morceaux, fictions, espaces. Trois traits ou plus exactement trois topoï de notre modernité. Plus le monde se mondialise, plus il se morcèle, part en fragments dont il est de plus en plus difficile de trouver aussi bien l’unité que le sens. Fragmentation des images, fragmentation des idées, fragmentation des objets, fragmentation du travail, fragmentation des sociétés. Comme si l’explosion des circulations et des échanges mondiaux se payait au prix de la désunion radicale du monde. Même s’il est spontanément difficile de s’en réjouir, il n’est pas non plus obligatoire de le déplorer. Un monde morcelé n’est pas nécessairement un monde brisé, défait ; ce n’est pas non plus le signe d’une ère du vide, tant ces morceaux s’ajointent mal et laissent parfois passer entre eux trouées et souffle du dehors, ce qui donne de l’air à défaut de sens. Mais il est au moins nécessaire de le constater.
Second constat : ce monde moderne morcelé est un monde de la démultiplication sans pareille de fictions, au sens d’histoires ou d’images fabriquées et renvoyant à d’autres mondes possibles ou impossibles. Il y a toujours eu des fictions, mais elles furent longtemps circonscrites. Un lieu et un temps pour fictionner, un lieu et un temps pour s’atteler au réel commun. Mais aujourd’hui il y a des fictions de tout : des fictions de l’ailleurs, d’autres cieux, d’autres mondes lointains, et aussi bien des fictions des assises traditionnelles du monde, des fictions chtoniennes et architecturales — « inquiétude des sols » disait Foucault. Ce qui ne signifie pas que tout soit devenu fictions ou simulacres. Si l’on définit le réel comme à la fois ce qui résiste aux variations imaginaires, ce qui est capable de nous surprendre et ce qui mobilise notre corps, il y a bien encore une frontière nette entre réalité et fiction, entre ce que l’on voit et entend en ouvrant les yeux et les oreilles et ce que l’on voit et entend en les fermant ; comme entre ce qui touche les corps et ce qui ne touche qu’à leur représentation psychique. En revanche, ce qui a changé c’est l’augmentation considérable des passages entre réalité et fiction. En rhétorique, on appelle de tels passages des métalepses. Notre époque vit sous le signe de la métalepse, bien davantage que d’on ne sait quel pan-fictionnalisme ou simulacre essentialisé. Il y a tant de fictions aujourd’hui qui cherchent non seulement à nous surprendre mais à résister à l’épreuve de réalité que l’on aimerait leur faire subir et à mobiliser les fonctions kinesthésiques de notre corps propre. C’est presque tout le sens des installations de l’art contemporain. Mais parce que c’est déjà le sens de la plupart des fictions produites par le capitalisme mondialisé : non plus satisfaire des besoins naturels, s’il en a jamais existé, mais incarner des fantasmes, donner corps à des idées, résister autant que possible au détournement du regard. La peinture ancienne se contentait d’épater des pigeons ou des rivaux inattentifs (la belle affaire disait Hegel !). La technique et l’art contemporains y parviennent avec les hommes, sinon toujours, sinon longtemps, au moins sans cesse. Et là encore, rien à craindre ni à espérer. Car par contrecoup c’est souvent la nature et la réalité sociale les plus nues qui nous donnent aujourd’hui le plus à rêver et à penser — ce qui n’est pas mal non plus. La métalepse n’abolit pas les frontières entre réalité et fiction, mais fonctionne toujours dans les deux sens.
Troisième constat : un monde qui part en morceaux et dans lequel la fiction passe son temps à prendre la place de la réalité et inversement, n’est plus vraiment un monde mais un espace, et même une multiplicité d’espaces disjoints. Le propre d’un monde tient en effet à la consistance de sa clôture, de son ordre (ou de sa légalité) et de ses régions (ou de son système de localisation). Au contraire un espace n’a pas de clôture propre, il est par définition illimité. Il n’a pas non plus d’ordre propre, c’est-à-dire de forme et de contenu déterminés : on peut le tordre, le courber, l’étendre, le contracter, lui ajouter autant de dimensions qu’on voudra. Et il n’a pas davantage de régions ou de localités précises : on peut en changer la métrique, voire le penser sans métrique, et ainsi rendre tout lieu indiscernable d’un autre, donc illocalisable — l’espace nu n’a pas le sens du lieu et des régionalismes. D’où son affinité particulière à la fois avec le fragment séparé de toute idée de totalité et la multiplicité des fictions. Pour penser un monde morcelé, il faut encore un nombre limité de morceaux ; pour penser la fiction comme autre monde possible il faut peu de fictions. Mais quand morceaux et fictions se démultiplient anarchiquement, il n’y a plus de monde, seulement des espaces fragmentés et fictifs. Nous vivons dans un tel triomphe de la spatialité sur les ruines de tous les mondes anciens. Et là encore l’expérience est plus qu’ambiguë : l’espace libère autant qu’il angoisse, tout comme le monde étouffe autant qu’il rassure.

La force et l’énigme profondes de ces trois photographies de Pascal Poulain viennent sans doute de leur capacité à nous plonger d’emblée au cœur de ce triple constat et du problème qu’il constitue. On pense en effet d’abord aux photographies crépusculaires de Cincinatti par Lee Friedlander : un « excess of Fact » comme disait le photographe américain, saturé de signes sans hiérarchie et sans unité apparente. Ou l’on pense encore, plus récemment, aux magnifiques « Détails du monde » de Sophie Ristelhueber : traces infimes ou massives des cicatrices d’un monde en fragments et sans continuité. Mais à chaque fois, cela ne colle pas. Friedlander et Ristelhueber sont encore des artistes du monde. Un monde délavé, déchiré, fêlé, peut-être perdu, mais un monde commun, en train de passer ou à venir.

En revanche, les photographies de Pascal Poulain, prises lors de l’Exposition universelle de Shanghai en 2010, c’est-à-dire en cette vitrine ou en ce cœur sans cœur du capitalisme mondialisé, nous semblent avoir pris bien plus clairement acte de ce basculement moderne des structures du monde vers celles de l’espace. Sans nostalgie et sans utopie. On pourrait parler alors de post-modernité ou d’hyper-modernité. Mais ce serait sans doute tomber dans une illusion historique. Si cette spatialisation est initiée par une mondialisation qui fragmente et fictionne le monde bien davantage qu’elle ne l’unifie, force est en effet de constater que celle-ci n’est à maints égards que la reprise de la première mondialisation de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, seulement stoppée par les deux guerres mondiales et la crise des années 1930, c’est-à-dire celle qui justement se donne à voir dans les grandes Expositions universelles. Notre modernité est autant celle du XIXème que celle du XXIème siècle. « Peinture bigarrée de tout ce qui a jamais été cru », disait déjà Nietzsche. Or, c’est exactement le sentiment qui émane de cet accrochage singulier de trois photographies : un plus léger que l’air perdu dans un ciel pollué, c’est-à-dire l’un de ces aéronefs triomphant avant 1914 ; une enseigne aux néons éteinte, prise de dos, écrivant un « happy street » morose et se lisant à l’envers — étrange nostalgie des fêtes foraines des années 1950 ; et l’arrière d’un très étrange édifice, sorte de maquette de bibliothèque à l’échelle 1 mais où les livres ne sont plus que des symboles nus et sans contenu, encastrés dans les murs mêmes du bâtiment — nouveau siècle du livre numérique, bibliothèque de Babel renversée qui ne contient plus tous les livres du monde, mais fait signe vers eux de l’extérieur, non plus monde clos du savoir, mais espace ouvert des signes. Et entre ces trois photographies qui se juxtaposent sans se connecter, aucun renvoi et aucune redondance, qui permettraient au moins de partir en quête d’un sens et d’une totalité : pur espace fragmenté où le réel passe dans la fiction et la fiction dans le réel.

Nul besoin donc de contextualiser davantage, de dire le ciel de Shanghai, le pavillon néerlandais, le pavillon slovène. La force de ces photographies tient justement à la fois à leur anonymat et à leur non-lieu : fragments de choses hors sol et hors ordre symbolique, vus de loin ou de dos, ne renvoyant à rien d’autre qu’eux-mêmes, donc pures présences réelles, et pourtant ne se présentant que sous la modalité de rêves surannés ou à venir, donc tout autant pures fictions, pures simulacres de réalité. Pascal Poulain est photographe de l’espace et de la métalepse, bien davantage que des choses ou des lieux.

Si toutefois ces trois photographies apparaissent sans rapport (ni de contiguïté, ni de causalité, ni de ressemblance) sinon forcé, c’est ce « sans rapport » même, cet espace discontinu de l’accrochage les rassemblant malgré tout en une même cimaise, qui constitue leur problème commun. Car l’humanité n’a cessé jusqu’à nous de penser de manière séparée les problèmes de la fiction, du fragment et de la continuité spatiale. Le problème de la fiction ou du simulacre (surtout chez Platon), c’était celui de la disjonction inquiétante entre réalité et vérité : quel peut être exactement le statut d’un être qui est réel (on le voit, il a des effets) sans être vrai ? Le problème du fragment (surtout dans le romantisme allemand) c’était celui de son rapport nostalgique à la totalité : comment en un seul fragment singulier retrouver le sens universel d’un monde perdu ou à venir ? Et le problème de la contiguïté (surtout dans les théories mathématiques de la fin du XIXème siècle), c’était celui du rapport du discret et du continu : comment sous un espace discret retrouver une continuité plus profonde ? Or, ces trois photographies muettes, si énigmatiques, nous invitent peut-être à nous interroger sur l’unité de ces trois problèmes, à savoir le problème de l’unité de notre modernité. Problème qui pourrait nous amener loin dans la spéculation philosophique. Mais qui déjà peut se formuler très simplement pour les simples spectateurs de spectateurs que nous sommes tous devenus : comment vivre encore ensemble dans un tel espace fictif et fragmenté, c’est-à-dire quand nul ne sait plus où il habite ni même quel peut encore être exactement le sens d’habiter ?

Evidemment, Pascal Poulain n’apporte aucune réponse et nous n’en avons pas davantage. Mais nous avons peut-être au moins là un problème commun. Et quand on n’a plus de monde commun, force est de reconnaître que c’est déjà ça.

Pierre Zaoui, le 12. 11. 2010