Là où tout peut commencer

Nous parlons de beauté devant une chose qui est à la fois désirable et inaccessible, une chose qui me parle, qui m’appelle, mais qui me dit aussi qu’elle est inaccessible. Alors je peux dire qu’elle est belle, qu’elle existe au-delà, qu’elle possède un effet de transcendance, qu’elle est inaccessible. Donc, je ne peux pas la consommer – elle n’est pas consommable, c’est une oeuvre d’art. Voilà la définition de l’oeuvre : qu’elle n’est pas consommable. La beauté est quelque chose qui éveille mon désir en disant : “Tu ne me consommeras pas”. C’est un joyeux travail de deuil, bien que ni travail ni deuil.
Jacques Derrida, Penser à ne pas voir - Ecrits sur les arts du visible (1970-2004), Paris, Editions de la Différence, coll. "Les Essais", 2013

Le chant d’une voix, le roulement des baguettes sur la peau tendue d’un tambour, le long chuintement de l’archet sur les cordes d’un violon : une impression sonore continue dans un espace clos qui la disperse et la contient en même temps. Les photographies de Pascal Poulain s’emplissent d’échos car le lieu où elles adviennent est moins une surface que de possibles étendues au sein desquelles les formes du réel et les formes de l’art participent d’une scénographie.

L’image désoriente.

Les éléments ne construisent pas d’emblée la phrase attendue – un fil narratif -mais produisent l’effet d’un frottement, une vibration nous rappelant peut-être, l’écart qui œuvre ici entre les choses présentes et leur sens. À travers les espaces proposés, l’artiste – arpenteur de territoires – n’illustre ni ne raconte, mais signifie au contraire l’interruption du sujet qui, selon l’image, est syncope, entracte ou silence. De cette disparition naissent résonances et réverbérations au sein desquelles fragments, lignes, plans et lumières remettent en question la nécessité de situer. L’ombre du flottement d’un drapeau, projetée sur des cloisons urbaines blanches , crée un jeu optique de va et vient. La monochromie qui s’empare de l’étendard attire l’attention sur la forme en mouvement, ce à quoi elle renvoie : un emblème. Est-il celui d’une nation ? D’une O.N.G. ? D’une firme multinationale ? Sur le mur écranique, l’ombre d’un mât équipé d’une caméra de surveillance interrompt le champ du drapeau, le dématérialisant un peu plus encore. La photographie est événement car dans l’ordre de cette image, aucun élément n’a à être plus réel qu’un autre. Le détail des branches des palmiers, le fragment du mur rouge derrière la baie vitrée ou encore celui de la chaussée n’ont d’autre objet qu’invoquer l’autre – même si celui-ci n’est que trace, reflet, soupçon ou effacement - signifiant ainsi son apparaître au monde. S’agit-il d’une forme ou d’un concept ? Question que posent les œuvres de Pascal Poulain car elles sont à la fois la construction mentale qui a précédé leur réalisation et l’émergence dans la conscience de l’existence de cette construction. Quelle est notre position face au prétendu réel ? Quelle est la réalité de l’œuvre photographique ? Selon Jean-Paul Sartre, le mot d’image ne saurait désigner que le rapport de la conscience à l’objet, autrement dit, c’est une certaine façon qu’a l’objet de paraître à la conscience, ou si l’on préfère, une certaine façon qu’a la conscience de se donner un objet.

De la mesure et d’un rythme.

Rester encore dans le champ musical car les photographies notamment comme Up, The stairs, Outwardly – bien que de natures différentes – offrent des prégnances rythmiques sensibles contrariant l’hégémonie du visible. Elles transforment l’acte de voir en une expérience : conduire la conscience en ce point précis où il y a une intuition à saisir donnée par la limite mouvante du cadrage. Ni rétention, ni déformation de l’information, mais propos sur l’espace, le temps et la perception. Dissoudre ainsi les vérités à l’image et faire de l’incertitude sensorielle l’accès à un autre visible. En lieu et place des objets indiciels, l’artiste leur substitue des rapports riches en diffraction, fusion, dilution et concentration ouvrant l’image sur autre chose qu’elle-même. La stabilité et la clarté des formes jouent avec leur inscription même dans un lieu, une dynamique de mouvements qui suppose un corps, un aller-retour entre quelque chose d’extérieur et quelque chose qui ne nous est donné qu’à l’intérieur de la photographie.

Le monde est une scène.

Pascal Poulain construit sa vision du monde de manière précise et attentive : lignes et couleurs, perspectives et cadrages y constituent autant de scènes. Absents, les humains y apparaissent à travers leurs empreintes et les lieux deviennent des traces de leur passage. Présents, ils sont à distance , disparaissent derrière un parapluie qui ne sert plus à les mettre en lumière – l’objet devient sujet de réflexion – ils intériorisent toute limite. L’être humain est une créature limitrophe vivant sans doute en permanence sur la frontière avec ce paradoxe de n’avoir aucune limite pour se circonscrire lui-même. Le monde est une foire vantant illusions et plaisirs éphémères, exhibant les aventures humaines. De quelle histoire de « monstres » s’agit-il ?
Avec le développement des technologies numériques, les mécanismes de la prostitution se dématérialisent. Elle s’efface pour ne pas trop risquer d’ennuis. Cette discrétion engendre un territoire fortement mutable, difficile à cartographier. Aujourd’hui, le racolage se fait par téléphone portable et les réseaux sociaux servent d’espaces de rencontre pour sexe tarifé. En écho à La Carte , la suite intitulée Geography expert , résulte d’une quête, restituer à ces lieux fantômes – ces espaces virtuels de la chalandise qui ne reconnaissent aucune limite géographique ou géopolitique - une réalité. Elle existe. Une collecte de mots et de phrases qui disent autant de la pudeur que de l’exhibition. Une écriture, un langage pour de nouveaux territoires. Les « cut » sont rassemblés, puis réécrits à la main sur du papier. Les découpages dans le passe-partout affichent une trame de losanges, trapèzes ou rectangles qui produit une forme mouvante. Le blanc des papiers ainsi que le rythme formel des espaces manuscrits provoquent la rétine. Et les mots sans doute confondent le lecteur cherchant une échappatoire. Chaque regard est indiscret, intrusif d’une certaine manière. Nos fenêtres sur le monde sont des écrans multiples, portatifs et nomades modifiant les contours de nos sphères, générant des expériences dans lesquelles le corps est un objet de la médiation technologique, il est au cœur d’une série d’interactions lourdes de motivation dionysiaque. Pascal Poulain questionne ainsi les sujets du regard, l’effacement du domaine privé comme la possibilité de l’intime dans un monde sans limites discernables.
Deux scènes entrent en dialogue, celle de l’acte de voir et celle des choses visibles qui se montrent sans dire pour autant. À peine s’ouvrent-elles sur un avant et un ailleurs, sur un toujours et un nulle part. Dans les photographies de Pascal Poulain, il y a une conjonction de moments pris dans une éternité et de lieux anéantis par l’absence de tout lieu. L’œil du photographe explore ainsi les potentialités fictionnelles des endroits en vue de briser peut-être ce réel dont on doute, c’est-à-dire la réalité de ce qui apparaît : ici des surfaces écraniques et des espaces scéniques . Ces lieux , irradiant vers le dedans et démultipliant la distance, possèdent une réelle présence iconique qui engage une réflexion sur l’authenticité photographique comme sur le réel lui-même. Cadres, scènes et écrans aident à surmonter le dualisme entre intériorité et extériorité. Et l’espace de s’emplir du silence d’un blanc éblouissant. Briser l’apparence - cette carapace du visible - autorise ainsi une situation poétique de transfert - ce qui pourrait arriver ou ce qui est possible - car le poétique, perce la surface de l’imaginaire.

Sylvie Lagnier, docteur en histoire de l’art
Août 2015

1-National flag, 2015. 120x151 cm. Photographie contrecollée sur Dibond.
2-SARTRE Jean-Paul, L’imaginaire, Paris, Gallimard, NRF, 1940, 14-18.
3-Up, 2015, 100x131 cm, Photographie contrecollée sur Dibond ; The stairs, 2015. 100x131 cm. Photographie contrecollée sur Dibond ; Outwardly, 2015. 90x131 cm. Photographie contrecollée sur Dibond.
4-Voir par exemple : Klub K, 2013. 105x120 cm. Photographies contrecollées sur Dibond ; In the first two variations, 2014. 110x161 cm. Photographie contrecollée sur Dibond ; Vatican Fair, 2015. 100x131 cm. Photographie contrecollée sur Dibond.
5-Voir par exemple : The Reader, 2012. 110x137 cm. Photographie contrecollée sur Dibond.
6-Voir par exemple : Sunny rehearsal 5, 2014. 60x72,6 cm. Photographie contrecollée sur Dibond Sunny rehearsal 6, 2014. 105x120 cm. Photographie contrecollée sur Dibond.
7-La Carte, 2007/2009. Jet d'encre sur papier dos bleu 110 grs. 158x2100 cm.
8-Geography expert, 2015.Texte manuscrit, graphite sur papiers.
Cinq formats encadrés chêne. 44 x 62 cm chaque.
9-Voir par exemple : Padiglione Zero, 2015. 105x131 cm. Photographie contrecollée sur Dibond ; Naked projection, 2015. 120x151 cm. Photographie contrecollée sur Dibond ; Scene, 2013. 105x120 cm. Photographie contrecollée sur Dibond.
10-Nous pensons en particulier à la photographie Padiglione Zero, 2015.