3 ET 3 FONT... Centre Photographique d’Ile-de-France, Pontault-Combault 2005

3 et 3 font… réunit le travail de 6 artistes – Fabrice Dubreuil, Véronique Ellena, Awen Jones, Pascal Poulain, Sébastien Reuzé et Heidi Wood – qui ont participé programme de résidence du Centre Photographique d’Île-de-France entre 2003 et 2005. Leur projet nécessitait l’utilisation d’un matériel informatique et d’une assistance technique pour travailler numériquement leurs images. L’autre dénominateur commun de cette exposition réside dans leur attachement à la fonction d’enregistrement de la photographie à l’ère du tout numérique.

3 et 3 font… propose un aperçu de la jeune création photographique dont les œuvres entretiennent un rapport de tension entre la fonction d’enregistrement de la photographie et sa manipulation numérique. Il se décline à travers les différents prismes d’un kaléidoscope  : qu’il s’agisse d’une réappropriation cynique (Heidi Wood) ou caustique (Pascal Poulain) des signes qui envahissent et marquent l’espace urbain, du grossissement ou du camouflage de l’identité sur un mode subversif (Awen Jones), d’une théâtralisation du corps où des gestes à peine perceptibles prennent sens (Véronique Ellena), d’un montage d’images agissant comme une image « générique » du souvenir (Fabrice Dubreuil), ou d’une captation de phénomènes visuels successifs pour ré-enchanter le monde (Sébastien Reuzé).

Heidi Wood interroge le devenir décoratif de l’œuvre et travaille sur toutes les étapes de son processus marchand. Dans la série Los Angeles, pour mieux déconstruire la stratégie publicitaire, elle crée des photomontages – un paysage urbain réaliste intègre une composition picturale abstraite et jouxte un monochrome barré d’un slogan – qu’elle diffuse ensuite comme spams. Si le caractère factice de l’image est affirmé chez Heidi Wood, Pascal Poulain fait naître, du travail sur l’échelle du paysage et des objets, une ambiguïté dans l’identification de ce que l’on voit : des espaces urbains réifiés. Décontextualisé, le lieu le plus banal semble n’être plus qu’un décor fantastique à l’instar de la potographie Sushi proche d’ une maquette.

La relation entre portrait et identité est revisitée dans la série Les Petits Papiers d’Awen Jones et la série Ceux qui ont la foi de Véronique Ellena. Awen Jones prélève et agrandit des photographies de cartes de séjour à l’échelle du visage humain ou dissimule des portraits en pied de personnes sans papiers à l’aide de calques. Plus l’image est agrandie, plus son objectif initial – l’authentification – se fait précaire, et inversement, plus l’image est dissimulée, plus les détails perceptibles (attributs, attitudes…) prennent sens. Awen Jones pointe ainsi la négation du sujet et de son intériorité. Or, c’est précisément leur affirmation que manifestent les portraits de Véronique Ellena qui cherche à représenter une disposition mentale à travers la mise en scène de gestes rituels.

Comme Véronique Ellena, Fabrice Dubreuil asserte une confiance dans le caractère transparent de l’image photographique mais ils jouent sur une approche différente du temps : La vérité de l’individu se concentre en un instant dans la série Ceux qui ont la foi, tandis qu’elle se forme dans l’assemblage faussement aléatoire de plages de temps discontinus, diffus dans la composition Not yet titled de Fabrice Dubreuil.
Celui-ci collecte des moments de vie disparates et construit une banque d’images, une archive évolutive organisée par rubriques (figures, objets, lieux, images télé …) dans lesquelles il vient puiser pour recomposer, comme par réminiscence, une image globale du souvenir, une forme d’autoportrait.

On retrouve cette attention et cette transfiguration poétique du quotidien chez Sébastien Reuzé qui en révèle le merveilleux. La série Ciels réalisée de nuit, près de pistes de décollage en périphérie de Bruxelles, ou le travail sur le boulevard périphérique à Paris, apparaissent comme la saisie des multiples manifestations éphémères de la lumière (reflets, enchevêtrements et sillages colorés d’objets en mouvement, …) qui, s’inscrivant dans la durée, acquièrent une matérialité plastique inattendue et jubilatoire.

La technologie numérique, est ici utilisée de manière plus ou moins directe, plus ou moins latente, plus ou moins subversive, mais toujours consciente pour renforcer un propos qui reste en prise directe avec la réalité. Qu’il s’agisse pour ces artistes de représenter, de rendre visible une part de réel ou de faire advenir des mondes, la mimesis demeure un élément du processus créateur.

Nathalie Giraudeau
Revue Semaine / n°54 / 24-05

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